Azza Suleiman

Version imprimableSend to friend
Plaider en faveur de l'égalité des droits pour les égyptiennes
Azza Suleiman
“La religion est censée apporter de la joie aux gens, il n'y a donc pas de place pour la discrimination à l’égard des femmes pratiquée par les institutions religieuses et le clergé.”

Mme Azza Suleiman, militante de premier plan ayant une grande influence, est l'un des défenseurs les plus actifs dans le domaine des droits humains en général et des droits des femmes en particulier. Depuis plus de 10 ans, elle fait équipe avec Egalité Maintenant dans le cadre de campagnes de lutte contre la violence envers les femmes, et en particulier contre les mutilations génitales féminines. Elle a également contribué avec succès à l'abrogation ou à la modification d'un nombre considérable de lois discriminatoires à l’égard des femmes, et a collaboré avec Egalité Maintenant en 2009 lors de la soumission d’une déclaration au chef de la Ligue arabe exigeant la création d'un poste de rapporteur spécial de l'ONU pour lutter contre les lois discriminatoires envers les femmes.

Mme Suleiman est directrice du Centre d'assistance juridique pour les égyptiennes (CEWLA) depuis sa fondation en 1995. CEWLA est un important groupe d’avocates égyptiennes qui fait avancer les droits des femmes par des moyens juridiques. L’organisation fournit une aide juridique, principalement aux femmes nécessiteuses, et dénonce les mutilations génitales féminines (MGF), les «crimes d'honneur» et les lois sur le divorce discriminatoires.

Alors que les égyptiennes continuent de demander que leurs droits soient pris en compte dans l’Egypte post-Moubarak et que la Charte des femmes égyptiennes, approuvée par un demi-million de citoyens, soit mise en œuvre, nous avons discuté des principaux obstacles auxquels font face les égyptiennes et de la manière dont CEWLA contribue à y remédier.

1. Comment avez-vous commencé à travailler dans le domaine des droits des femmes en Egypte ? Qu’est-ce qui vous a poussé à fonder votre organisation ?

J'ai commencé très jeune à travailler dans la politique. J’ai toujours souhaité que mon pays accorde enfin un  grand respect à l'égalité et à la justice pour tous, et pour les femmes en particulier, car celles-ci ont historiquement été dédaignées en société et perçues comme des citoyens de seconde zone. J'ai fondé mon organisation principalement en raison de mes expériences personnelles, étant témoin des difficultés et obstacles qui ont entravé l’émancipation des femmes. J'ai commencé à travailler à l'Organisation égyptienne des droits de l’Homme en 1994, où j'ai été témoin de première main des drames vécus par les parentes des membres de groupes islamiques. Afin de faire pression sur leurs homologues masculins pour qu’ils se rendent, ces femmes ont été victimes de tortures et d’avortements forcés de la part du Service égyptien de sûreté de l’Etat. Après y avoir travaillé pendant un an, je suis partie dans la région de Boulaq El Dakrour pour fonder CEWLA.

Un des principaux objectifs de l'organisation est de fournir un soutien juridique aux femmes vulnérables qui vivent dans les zones les plus pauvres et défavorisées du pays, en gardant à l'esprit qu’elles constituent la grande majorité de la population féminine égyptienne. Bien que la méconnaissance des textes juridiques soit répandue parmi tous les secteurs de la société égyptienne, y compris parmi les classes moyennes et supérieures, celle-ci est particulièrement commune dans les communautés pauvres et marginalisées. L'absence d'Etat de droit, la méconnaissance des lois, la pauvreté et un sentiment d'impuissance, conduisent souvent les gens à involontairement enfreindre la loi. Une fois qu'une loi est enfreinte, essayer de naviguer dans les méandres du système judiciaire peut être très coûteux et souvent avoir des conséquences inattendues, par exemple le fait d’être tenu juridiquement responsable ou d’avoir involontairement participé à des actes criminels en raison d'un manque de compréhension des lois et des procédures juridiques, et, en raison de la discrimination généralisée entre les sexes, de nouvelles détériorations des droits des femmes, ainsi que souvent la perte de leur héritage et propriété.

2. Quelles sont les principales difficultés que rencontrent les femmes en Egypte ?

Les égyptiennes font face à de nombreuses difficultés au quotidien, notamment:

  • Le manque de démocratie en Egypte et l'existence du Conseil suprême des forces armées qui, sans lignes directrices claires décrivant ses fonctions et son autorité, est au pouvoir pendant la période transitoire
  • En l'absence de primauté du droit, des violences accrues en raison du manque de sécurité
  • Des coutumes traditionnelles qui entraînent l'analphabétisme et une augmentation du taux de décrochage scolaire pour les filles et les jeunes femmes. Si, en raison de la pauvreté, des familles sont contraintes de choisir quels enfants peuvent être scolarisés, celles-ci choisissent dans leur grande majorité d'éduquer les garçons
  • Le mariage précoce
  • Des lois discriminatoires, et en particulier celles ayant trait au statut personnel, qui sont issues de la loi islamique et régissent le mariage, le divorce, la garde d’enfants, les pensions alimentaires, l’emploi et la succession
  • Un discours religieux réactionnaire qui porte atteinte aux droits des femmes
  • Un discours médiatique sous-informé qui enracine les coutumes, les traditions et les opinions réactionnaires des communautés.

3. Comment votre organisation lutte-t-elle contre les violences à l’égard des femmes ?

Au CEWLA, nous traitons de questions très sensibles comme des «crimes d'honneur », du viol, de l'inceste, des mariages arrangés, et du fait de déposséder les femmes de leur héritage. Au niveau législatif, nous mettons les problèmes des femmes à l’ordre du jour des autorités en conduisant un dialogue, en offrant des suggestions, en soumettant des rapports alternatifs au Comité des Nations Unies approprié, et en assurant le suivi des observations finales avec les instances gouvernementales compétentes. Au niveau communautaire, nous organisons des programmes pour les femmes analphabètes afin de leur faire prendre conscience de leurs droits juridiques au sein de la législation en vigueur, nous effectuons des formations destinées au clergé sur les droits juridiques et humains des femmes, et nous travaillons sur le discours religieux et l'adoption d’une jurisprudence islamique en ligne avec l’évolution de la société. CEWLA fournit également des conseils juridiques sur les lois discriminatoires envers les femmes et organise des campagnes : importance d’un code de la famille pour les chrétiens, nécessité de modifier les lois relatives au statut personnel, actions anti-MGF, appel à créer une loi contre le fait de déposséder les femmes de leur héritage, campagnes médiatiques pour combattre la violence envers les femmes. Enfin, l'organisation fournit une aide juridique, sociale et psychologique aux femmes qui entrent en contact avec nous  et est en train d'ouvrir un centre d’accueil pour les femmes victimes de violence.

4. Quels types d'actions et d’activités votre organisation met-elle en œuvre pour soutenir les femmes en Egypte ?

CEWLA administre des programmes ciblant l'analphabétisme et la méconnaissance des textes juridiques et dispose de services d’aide aux contentieux juridiques pour les femmes victimes de violence afin de les soutenir aux niveaux juridique, social, économique et politique. Un groupe de surveillance et de documentation sur les violences envers les femmes a été créé pour faciliter les prestations de soutien aux femmes et signaler leurs problèmes aux organismes juridiques et sociaux compétents. En outre, CEWLA organise des programmes de formation pour les jeunes hommes et femmes afin de les sensibiliser sur l’égalité entre les sexes et de créer un dialogue communautaire au sujet de l'importance d’une active participation à l’établissement d’une nouvelle constitution qui prendra en compte les questions de genre. Nous croyons fermement que la nouvelle constitution devrait être rédigée par les gens qui seront tenus par celle-ci.

5. Quels sont les risques et difficultés auxquels vous et vos activistes font face en travaillant dans ce domaine ?

Quels sont les risques et difficultés auxquels vous et vos activistes font face en travaillant dans ce domaine ?:

  • Le Conseil suprême des forces armées qui gouverne actuellement l'Egypte diffame la réputation des activistes en les accusant de mettre en œuvre des programmes dictés par l’étranger. Il a également fait fermer nos organisations et emprisonné des activistes
  • Des agences de presse nuisent à la réputation des organisations issues de la société civile en dénaturant notre travail
  • Des restrictions administratives et financières sont imposées aux organisations issues de la société civile
  • Il y a un manque d’unité parmi les réseaux d'activistes
  • Avant la révolution, les activistes étaient constamment harcelés par les services de sureté de l'Etat, j’en ai moi-même été victime pour avoir revendiqué la démocratie en Egypte. Cela arrive encore aujourd'hui, mais cela se passe de façon moins manifeste. Par exemple, l'octroi d’autorisations des projets du Ministère de la solidarité sociale (MOSS) est souvent retardé, les restrictions sur les organisations issues de la société civile sont souvent accrues, et le nombre d'enquêtes et d'inspections sur les actions menées par ces organisations a augmenté.

6. Quel genre de lois ou de règlements pensez-vous que le gouvernement égyptien devrait promulguer pour aider les femmes en Egypte ?

Il y a grand besoin de changer les lois sur le statut personnel existantes à la fois pour les chrétiens et les musulmans, notamment en ce qui concerne le mariage, la garde d’enfants, les pensions alimentaires et le divorce. En outre, des lois de protection de la famille sont nécessaires, certaines clauses du code pénal regardant l'inceste et les « crimes d'honneur » ont besoin d'être changées et le droit du travail doit être modifié, en particulier pour les travailleurs domestiques et les agriculteurs, qui sont principalement des femmes.

7. Quelles suggestions feriez-vous au gouvernement égyptien pour aborder les droits des femmes après la révolution ?

Le gouvernement égyptien devrait inclure des femmes dans les différents comités qui ont été créés et les encourager à participer activement dans les nouveaux partis politiques. En jouant un rôle actif, les femmes seront capables d’établir une relation avec l'Assemblée du Peuple et les conseils de la Choura. En outre, les décideurs et les planificateurs doivent élaborer un plan d'action concret qui fera une réelle différence dans la vie des filles après la révolution, et qui comprendra notamment: l'intégration des femmes au sein du comité de direction qui est chargé de la constitution et l’usage d’un langage dans sa rédaction qui ne soit pas discriminatoire, la mise en œuvre d’un système de quotas qui garantisse que les femmes soient incluses dans toutes les institutions gouvernementales, des garanties que les femmes fassent partie du système judiciaire, ainsi qu’une refonte du Ministère des médias afin d'aborder la représentation médiatique des femmes et de répondre à nos questions, besoins et demandes. Le gouvernement égyptien devrait également coopérer avec les organisations issues de la société civile pour accroître les possibilités d’autonomisation des femmes, notamment en ce qui concerne les initiatives portant sur l'analphabétisme et la lutte contre les pratiques traditionnelles néfastes.

8. Pour conclure, quelles mesures doivent être prises pour améliorer la situation des égyptiennes ?

  • Alerter les médias afin qu'ils couvrent les droits des femmes en utilisant un point de vue basé sur les droits humains
  • Former les juges sur le bon usage des conventions internationales relatives aux droits humains des femmes
  • Renforcer la capacité professionnelle du personnel travaillant dans les centres d’accueil pour femmes
  • Développer le potentiel des femmes en tant que citoyennes égales et à part entière, tant dans la sphère privée que publique
  • Répondre aux besoins immédiats des femmes et leur fournir un soutien juridique et psychologique
  • Mettre les questions concernant les femmes dans tous les domaines à l’ordre du jour du nouveau gouvernement
  • Sensibiliser le public sur l'importance de l'égalité des sexes en organisant des ateliers et en encourageant le dialogue entre les organisations issues de la société civile, les médias et le clergé.

Veuillez soutenir notre travail sur la discrimination devant la loi.

Pour de plus amples informations sur l'organisation de Mme Suleiman veuillez visiter www.cewla.org (en arabe).